J'aime Joyce !
"J'aime Joyce" nous annonce François Floc'h
à travers une série d'œuvres.
Dans ses toiles, aquarelles ou dessins, l'artiste
emprunte à l'un de ses écrivains préférés,
des matériaux, "morceaux choisis" avec délice
et gourmandise, constitués d'éléments biographiques
ou littéraires et d'extraits d'iconographies diverses,
pour les restituer dans un véritable "portrait de
l'artiste en jeune (hors d') œuvre" où James
Joyce serait le "pré-texte" à une allégorie
visionnaire d'un véritable écrivain, François
Floc'h lui-même : "l'œuvre de Floc'h, la part
de Joyce" en quelque sorte… Cela s'avère d'autant
plus juste quand on sait la façon de procéder du
peintre qui "écrit d'abord ses œuvres "
avant de les réaliser.
Pour ne prendre qu'un exemple de la réécriture
"flochienne" de "l'objet-culte Joyce", il
suffit de comparer un premier portrait où l'écrivain
plastronne dans une pose avantageuse et un second où un
radis triomphant affublé d'une impérieuse radicelle,
jette enfin son masque joycien, comme l'écrivain jette
sa plume (pudding) : en plus d'être ce mal-voyant lumineux
que nous savons, l'auteur serait dur de la feuille, annonce prophétique
peut-être de l'horreur de la page blanche. L'enfer pour
le pas-radis, donc.
L'écrivain, pourtant véritable paradigme du créateur de monde, est souvent placé en position de simple spectateur. En effet, dans une autre œuvre de François Floc'h, James Joyce représenté à trois moments et dans trois attitudes différentes, contemple d'un air à la fois satisfait , narquois et perplexe l'irruption théâtrale du " végétal radifère" dans la cité radieuse, la cité de Dieu peut-être ?
Dernier exemple enfin de ce téléscopage radical entre
l'écrivain et l'imaginaire pictural du peintre : un autre
"collage trinitaire" de James Joyce, ( mais ailleurs
il peut aussi se mettre en quatre,) assiste au triomphe de la
Vierge . L'écrivain, pourtant formé à la
dialectique jésuitique du Trinity College, ne peut rien
face à la casuistique radicale de l'artiste : une pomme,
sorte de matrice originelle découvre en son centre, une
Vierge clitoridienne alors que des anges radieux ( radis eux !)
et radicants entonnent un vibrant Ave Maria . A ce spectacle,
la Trinité joycienne, impuissante, ne pouvait que lever
les yeux au ciel. Pourtant, des pépins de ce genre, des
avatars de cette sorte, elle en connaît un rayon, et même
plusieurs … Chapeau l'artiste !
Soyons rassurés, heureux : le travail magique de François
Floc’h nous rend Joyce, totalement Joyce !
Gérard Le Masson
Nouméa le 7 octobre 2004